Wittgenstein

Wittgenstein, penseur du sensible, philosophe heuresthète

Ludwig Wittgenstein, né à Vienne en 1889, compte parmi les philosophes qui auront marqué la pensée au cours du XXème siècle. Il est l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, publié en 1921 et d’ouvrages majeurs publiés à titre posthume, constituant sa seconde philosophie. Ses ouvrages influenceront la logique, la sociologie, l’anthropologie et la politique.

Wittgenstein travaillera à montrer les limites des capacités du langage à décrire le monde et dans l’ensemble les limites des capacités de l’humain à connaître.

Il insistera sur son sentiment que les controverses philosophiques ne sont dues qu’à une incompréhension de la structure logique du langage : la philosophie est clarification du langage qui est, selon lui, isomorphe au monde. Ce qui est vrai dans la logique doit être équivalent au fait qu’elle décrit.

Je n’avais pas connaissance de l’œuvre de Wittgenstein lorsque j’ai rédigé la première version de l’Essai Sur la Raison de Tout. Certains des lecteurs de cet essai ont cependant retrouvé des similitudes de forme et de fond, dont certaines que je retranscris ici :

Ludwig Wittgenstein (Tractatus) :

1 – Le monde est tout ce qui a lieu.

2.063 – La totalité de la réalité est le monde.

Vincent Mignerot (Essai Sur la Raison de Tout) :

1.2.1 L’UNIVERS EST TOUT LIEN

Tous les objets existent par le lien, tous les objets sont liés. Le grand lien de tous les objets est l’Univers.

Ludwig Wittgenstein :

2.01 – L’état des choses est une connexion d’objets (entités, choses).

2.033 – La forme est la possibilité de la structure.

Vincent Mignerot :

2.1.6 L’OBJET EST RELATION

L’objet n’est ni la structure, ni l’environnement, mais ne peut exister sans ces deux notions. L’objet est la relation rendue possible.

Ce sont les travaux de Chiara Pastorini qui ont éclairé la possible origine de ces similitudes. Il existe peut-être une continuité entre une certaine pensée philosophique, une forme d’écriture, la perception et finalement l’heuresthésie, concept central du Projet Synesthéorie, qui justement explore en quoi la perception synesthésique pourrait façonner les idées et la forme de leur expression.

Chiara Pastorini, post-doctorante à l’institut Jean Nicod (CNRS-ENS-EHESS) de Paris, propose de relire Wittgenstein en questionnant le rapport de la perception et de la signification. En opposant un « voir-comme” à une vision simple de la réalité, elle introduit la notion d’immiscion de la nature même de l’objet dans la pensée, dans l’outrepassement de la conscience du phénomène, offrant un accès privilégié aux “relations internes entre les objets ».

Elle écrit notamment, page 7 de son article Le sens de la perception chez Wittgenstein (vois ci-dessous) :

« Cette théorie soutient l’idée d’une correspondance entre les représentations mentales des phénomènes perçus et certains états physiques présents au niveau cérébral. (…) La différence entre une sensation, ou une image visuelle, et la sensibilité du voir-comme ne dérive pas seulement de sa relation privilégiée avec la pensée, mais aussi de sa possibilité de saisir des relations internes entre les objets. En d’autres termes, si l’impression visuelle renvoie aux propriétés d’un objet, le voir-comme renvoie à des relations internes qui connectent un objet avec d’autres objets. »

Chiara Pastorini cite ensuite Wittgenstein :

« À la couleur de l’objet correspond la couleur de l’impression visuelle (ce buvard me paraît rose, et il est rose), à la forme de l’objet, la forme de l’impression visuelle (il me paraît rectangulaire), mais ce que je perçois lors de l’apparition soudaine de l’aspect n’est pas une propriété de l’objet. C’est une relation interne entre lui et d’autres objets (PU, II, xi, p. 298). »

Chiara Pastorini, page 8 :

« Plutôt que de voir-comme nous pourrions alors parler plus en général d’un sentir-comme, et entendre par cela une perception à travers tous les sens, de la vue à l’ouïe, du toucher à l’odorat, et jusqu’au goût. Wittgenstein parle, par exemple, d’audition colorée (c’est-à-dire du fait de voir une voyelle d’une couleur plutôt que d’une autre), de voir les jours de la semaine comme maigres ou gros, de l’arôme de certaines figures… Dans tous ces cas, il s’agit d’un sentir qui dépasse la dimension simple de la perception, et qui requiert la maîtrise d’une compétence sémantique-lexicale. »

Wittgenstein :

« La signification secondaire n’est pas une signification « figurée ». Quand je dis : « Pour moi, la voyelle e est jaune », je ne comprends pas « jaune » dans une signification figurée – car il me serait impossible d’exprimer ce que je souhaite dire autrement que par le concept « jaune » (PU, II, xi, p. 304). »

Lorsque j’évoque ma propre « découverte » que la pensée synesthésique n’est pas un phénomène commun et qu’il existe des pensées qui n’associent pas systématiquement des images, des formes, des affects à des concepts abstraits, j’avoue aussi ma grande perplexité. Je ne sais pas ce que veut dire penser sans images. Wittgenstein propose l’idée de « cécité de l’aspect » extrêmement forte :

« Pourrait-il y avoir des gens qui seraient dépourvus de la capacité de voir quelque chose comme quelque chose ? – et qu’en serait-il ? Quelles en seraient les conséquences ? – Un tel défaut serait-il comparable à la cécité aux couleurs ou à l’absence d’oreille absolue ? – Nous le nommerons « cécité à l’aspect » – et nous réfléchirons à ce qu’on peut bien vouloir dire par là. (Une recherche conceptuelle.) (PU, II, xi, p. 300). »

Nous retrouvons à la fin de l’article de Chiara Pastorini ce que le concept d’heuresthésie espère qualifier : la connaissance élaborée pourrait s’organiser à partir d’une matrice perceptive de représentations qui montrerait une « préorganisation logique » des éléments pensés (lire : La synesthésie : support de toute intégration du réel ?). D’aucuns auraient un accès privilégié, par synesthésie, à cette matrice de préorganisation de la connaissance, reconnaissant spontanément dans la perception comme un ordre, une structure globale :

« Revenir sur la relation qui lie la dimension du voir un aspect avec celle de l’expérience d’une signification, quoique dans sa version négative, signifie de nouveau souligner la continuité, l’absence de divergence ontologique entre les deux expériences, en mettant en évidence leur commune matrice linguistique et leur commune modalité d’appréhension (en saisissant des relations internes). C’est dans cette perspective théorique que parler de sens de la perception chez Wittgenstein paraît finalement légitime. »

Sur le site synestheorie.fr, cet article cite d’autres personnalités aux talents potentiellement heuresthésiques. Ponctuellement, mais probablement depuis toujours, et parce que certains ont pu se laisser aller à accepter le sensible comme source première de l’intuition et de la connaissance, l’art, la science, la philosophie ont été fertilisés par des savoirs dont l’origine n’est pas la pensée seule.


Références :

Wittgenstein : PU Philosophische Untersuchungen. Philosophical Investigations [1936-1945 ; 1946-1949] trad. anglaise par G.E. Anscombe, Oxford, Blackwell, 1953, 2001 ; trad. fr. Recherche philosophiques par F. Dastur, M. Elie, J.-L. Gautero D. Janicaud, E. Rigal, Gallimard, Paris, 2004.

Le site de Chiara Pastorini

Ludvig Wittgenstein, une introduction, par Chiara Pastorini

NewSatesman

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Translate »