Le changement
est possible

 

Le site Bon Pote publie, en cette période précédant les fêtes de fin d’année, un article offrant de précieux conseils pour discuter écologie : Guide de survie écolo pour les dîners en famille (sans casser l’ambiance). Thomas Wagner, à l’initiative de Bon Pote et auteur de l’article, liste les arguments scientifiques à rétorquer face aux affirmations des moins renseignés sur les questions écologiques, ou de ceux qui déploient les plus forts dénis. Thomas Wagner affirme dans son article : “La littérature scientifique est très claire : nous avons notre avenir climatique entre nos mains. Nos actions individuelles et collectives peuvent opérer des changements dont nous tirerons les bénéfices rapidement.”

Cette déclaration ne semble pas tout à fait exacte. La littérature scientifique dit qu’il existe une marge de manœuvre théorique, au niveau géophysique, pour réduire l’ampleur du réchauffement climatique (voir cet article de Loïc Giaccone). Elle n’exprime pas que l’humanité en est concrètement capable.

À ce jour, il n’existe pas d’équivalent d’un GIEC, qui serait dédié à la synthèse de la littérature traitant du libre arbitre, de l’autodétermination, de la capacité de l’humanité à protéger intentionnellement son milieu ou à opérer une transition énergétique. Aucun scientifique, aucun collectif de scientifiques n’a de réponse définitive aux interrogations les plus critiques, concernant notamment la contrainte de la rivalité sur la possibilité du changement. Ce précédent article de Bon Pote rappelle les points les plus délicats pour tout projet écologique : ”C’est trop tard, on est foutus” : pourquoi c’est faux, et comment y répondre. Chaque jour qui passe, malheureusement, répond plus précisément à cette question du “trop tard” : la situation écologique se dégrade encore globalement, au lieu de tendre vers une stabilisation ou une amélioration.

Entretenir la possible croyance que l’humanité serait nécessairement apte à s’autodéterminer expose au risque de défendre – même involontairement, inconsciemment – certains présupposés de toute-puissance, positivistes et solutionnistes. La mise en avant de ces présupposés dans les récits organisateurs paraît historiquement très située, favorablement en Occident et se retrouve au cœur de la plupart des récits partisans, de droite comme de gauche. La liberté est une valeur cardinale pour les pays qui dominent encore économiquement. Ces présupposés ne semblent pas incompatibles avec les ambitions économiques et industrielles actuelles de résilience[1], qui voient dans la crise écologique de multiples prétextes pour entretenir une création de richesse aussi forte et aussi sûre que possible, en dépit de la nouvelle instabilité économique de court terme et des dégradations écologiques de long terme. Après tout, si l’humanité s’autodétermine, elle est capable de résoudre le plus grand problème existentiel de son histoire, et tous les moyens sont bons. Les propositions les plus absurdes sont acceptables, la liberté les autorise par défaut. Le capitalisme vert prolonge alors l’histoire de la grande accélération[2].

La première prescription à émettre si on souhaite de façon sûre engager une réduction de l’empreinte écologique devrait s’assurer de ne pas s’appuyer sur l’absence actuelle de réfutation de l’illusion de la liberté. Elle devrait, par précaution, envisager qu’aucune “prise de conscience” n’obtienne jamais de résultat. Compte tenu de l’urgence, les prescripteurs en écologie seraient tenus de défendre que la seule façon de réduire l’empreinte écologique est la réduction immédiate du PIB (ou des revenus, pour les plus petites échelles), en commençant par les pays (ou les foyers) les plus riches, à l’échelle planétaire. Une telle réduction de la demande en flux d’énergie et de ressources impliquerait une réduction de l’empreinte globale, elle éviterait la focalisation sur la seule réduction des émissions de CO2, elle serait bénéfique à court terme à la biodiversité ainsi qu’à la préservation des conditions de vie à long terme. La diminution en priorité de la richesse des plus privilégiés contribuerait à résoudre de nombreux dilemmes liés aux réformes ou mutations sociétales nécessaires : institutions, organisations diverses, modèle économique capitaliste et modèles sociaux inégalitaires n’auraient pas d’autres choix que de s’ajuster au nouveau contexte. Tout discours écologique qui ne commencerait pas par cette proposition peut être qualifié de greenwashing ou de collapswashing : leur optimisme procrastinateur est susceptible de dissimuler la perspective d’effondrements concrets, consécutifs à la défense implicite du maintien au plus haut des flux d’énergie et de ressources.

Le risque des messages euphémisants sur la nature et l’ampleur des efforts à fournir, en fonction des objectifs que l’on souhaite atteindre, est d’aggraver la situation. L’occultation de la seule stratégie assurément efficace, par d’autres aux effets supposés positifs mais a minima spéculatifs, sinon même contre-productifs, pourrait s’avérer n’être qu’une façon de promettre de tout changer, sans rien changer. À la faveur d’une plus grande clarté, une évolution des discours pourrait être envisagée par l’ensemble des prescripteurs en écologie. En attendant le changement est certain, mais ça n’est pas forcément celui que nous espérons.

[1] Romain Felli, La Grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Seuil, 2016.

[2] Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature, La Découverte, 2021. ; Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021. ; Alain Grandjean, Julien Lefournier, L’Illusion de la finance verte, Les Éditions de l’Atelier, 2021. ; Vincent Mignerot, L’Énergie du déni. Comment la transition énergétique va augmenter les émissions de CO2, Rue de l’échiquier, 2021.

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