Dichotomie à l'axe, Photo par Erik Eastman

Dichotomie à l’axe et liberté

La « loi de la dichotomie » à l’axe est proposée dans le modèle Essai Sur la Raison de Tout (chapitre 4.5). La dichotomie à l’axe n’est considérée comme une « loi » qu’au sein de ce modèle. Une opposition théorique, une confrontation expérimentale pourront l’invalider et lui interdire la qualification de « loi scientifique ».

Il ne semble pas possible de concevoir que nous, individus humains, qui interagissons ensemble, qui croyons ou non au libre arbitre mais qui prenons des décisions qui ont un effet sur le monde, puissions ne pas être coordonnés afin que nos actions suivent un mouvement d’ensemble cohérent. Si l’Univers entier est soumis à des lois, l’humanité ne saurait en être dispensée. Ce mouvement, selon le modèle Essai Sur la Raison de Tout, correspond au principe évolutif défini dans le paragraphe 1.3.11 :

PRINCIPE D’EVOLUTION : Le principe d’évolution est l’annulation de la solitude de l’Univers par éternelle complexification du lien entre tous les objets dont l’existence est possible.

Décliné aux caractéristiques évolutives particulières de l’humanité, ce principe s’énonce ainsi, paragraphe 4.3.16 :

PRINCIPE D’HUMANITÉ : Le principe d’humanité est la complexification du lien par reproduction et sélection des êtres humains les plus performants dans la transformation active de l’environnement pour le bénéfice humain ainsi que dans la capacité à rejeter les effets destructeurs de cette transformation.

Bien que ces principes, strictement déterministes, semblent capables d’encadrer l’organisation de l’existence de toute chose, notamment des comportements, le libre arbitre et la pensée autonome n’en restent pas moins des revendications pour la plupart d’entre nous. Il faut tenter d’expliquer ce paradoxe, car accepter un possible affranchissement de nos capacités décisionnelles et de nos comportements des lois universelles de l’évolution laisse trop de questions sans réponses.

Pourquoi, de façon générale et si nous sommes libres, faisons-nous parfois des choix absurdes, qui ne nous satisfont pas ou nous mettent en péril ? Pourquoi, en particulier, avançons-nous inéluctablement vers la destruction de notre milieu, et par conséquent de nous-mêmes, si nous avons vraiment la possibilité de ne pas nous anéantir ? 

La loi de la dichotomie à l’axe montre comment, alors que nous sommes, comme l’ensemble de tous les êtres vivants, tous interdépendants et que nous nous sommes construits les uns par rapport aux autres (aucun trait de caractère, aucune particularité de l’individu ne saurait apparaître ex nihilo), nous avons le sentiment chacun de faire des choix différents, que nous considérons autonomes. La loi de la dichotomie à l’axe explique aussi pourquoi nous constatons qu’aucun de ces “choix” ne perturbe jamais ni l’axe évolutif global, ni l’évolution de l’humanité vers sa fin par surexploitation des ressources nécessaires à son existence. 

Depuis notre naissance et à tous les niveaux d’organisation sociale (avec notre famille, nos amis, ennemis, employeurs, avec les commerçants…), si nous échangeons avec notre entourage des informations sur ce que nous considérons être la réalité du monde, celles-ci ne peuvent être que partielles. Aucun d’entre nous ne saurait en effet tout connaître et, par le jeu nécessaire d’identification de soi par différenciation d’avec autrui, chacun mène ses réflexions et guide son comportement grâce aux seules informations qui lui suffisent à acquérir une adaptation au sein de la communauté qui lui soit satisfaisante (Voir Essai Sur la Raison de Tout chapitre 4).

Ainsi en est-il des questions embarrassantes pour la collectivité humaine, telles les problématiques politiques, économiques, stratégiques ou écologiques auxquels elle doit se confronter : si l’ensemble de tous les humains, tel un méga organisme devant gérer son équilibre vital grâce à un méta cerveau, considère bien toutes ces problématiques dans leur totalité définissante, chaque individu et chaque sous-groupe ne peut en connaître qu’une portion congrue. Et s’il est avantageux pour la pérennisation de l’évolution humaine que certaines informations ne se rencontrent pas, comme par exemple qu’il n’est pas possible d’acquérir un avantage adaptatif, quel qu’il soit, sans détruire l’environnement, ou que l’espoir et la bonne volonté humaniste sont des facteurs d’accélération de cette destruction (article L’espoir, ce nouvel obscurantisme ?), il est opportun que ces informations soient distribuées de telle sorte que nous maintenions au sein de notre communauté un clivage suffisant entre ces descriptions du réel que nous préférons ne pas associer, pour ce qu’elles révèlent de notre condition.

4.5.8 LOI DE LA DICHOTOMIE A L’AXE : La mise en œuvre des compétences de chaque groupe ou individu dans l’exercice de l’emprise est maintenue possible malgré la visibilité de leur effet négatif par rejet de cette responsabilité sur d’autres humains. Le positionnement de chaque individu autour de l’axe évolutif est défini en fonction des autres individus ou groupes humains contre lesquels il s’oppose dans le rejet de ses propres contradictions existentielles.

La dichotomie à l’axe semble pouvoir qualifier de nombreux types d’interactions humaines conflictualisées.

  • Le corps social dans son entier doit par exemple à la fois défendre les libertés individuelles et l’organisation collective, sans quoi il ne serait plus équilibré (il s’effondrerait dans un cas par manque de coordination globale, dans l’autre cas par excès de dépense collectiviste et défaut de compétitivité, l’histoire l’a montré déjà). Afin de rendre compatible l’indéniable intrication de ces possibles avec notre besoin de croire en notre liberté de choix, nous avons créé artificiellement des partis politiques censés défendre une cause au détriment de l’autre, alors que tout pays stable et parvenant au mieux à s’adapter à la variabilité prend nécessairement des décisions autant pour le groupe que pour l’individu (voir Essai Sur la Raison de Tout chapitre 4.7). 
  • Il n’est de progrès humain et de redistribution des richesses au plus grand nombre que dans la destruction optimisée de l’environnement, afin d’en extraire le plus possible d’avantages. Défendre l’environnement est contraindre l’amélioration de la condition humaine, défendre l’humanité et son confort revient à vouloir accélérer sa fin. À nouveau, aucune de ces deux causes ne peut prendre le dessus sur l’autre, nous sommes tous des humains qui devons profiter de l’environnement pour exister tout en admettant (sous condition de rationalité) qu’il faille le protéger pour exister longtemps. Et nous clivons en nous et dans la relation à l’autre l’ingérable antagonisme de ces données. Quoi que nous en pensions, l’humanité suit son axe évolutif, imperturbable.
  • La plus grande acquisition d’avantages matériels nécessite l’exploitation à moindre coût des ressources naturelles. Les pays dans lesquels elles se trouvent ne souhaitent pas, bien sûr, spontanément s’en séparer pour le bénéfice d’un autre (pour quelle raison le feraient-ils ?), ou alors à des prix qu’ils fixeraient eux-mêmes. Organiser la relation avec ces pays afin qu’ils deviennent hostiles, voire terroristes (et cela même sans qu’aucune décision consciente de le faire n’en soit à l’origine, les besoins de ressources justifiant d’eux-mêmes les moyens) est une façon opportune et efficace de justifier un commerce déséquilibré, voire une spoliation arbitraire, le tort de l’escroquerie étant rejeté sur un autre devenu dangereux et légitimé par la lutte pour la liberté. La loi de la dichotomie à l’axe permet à l’humain (ici aux humains dominants) de créer les situations de conflit autorisant à la fois la spoliation et la bonne conscience. Il serait bien plus difficile d’assumer les horreurs d’une guerre et l’abjection du vol de ressources – peut-être impossible – sans l’écran de fumée d’un discours clivé justificateur.
  • … et ainsi peut-être pour toute tentative de description dialectique du réel, la vérité de chaque situation n’est pas celle d’un point de vue plus que de tel autre, la vérité est la possibilité de maintenir le débat et le conflit, pour éviter la vérité.

Alors qu’il ne nous est pas possible dans la réalité de nous défaire de notre histoire collective, qui détermine indubitablement nos choix, et de ce que tous nos actes ont nécessairement des effets négatifs sur le monde, nous ne connaissons de ce que nous sommes que la part laudative, mais naïve et illusoire, de notre présence au monde, et c’est sur cette considération faussée que nous estimons de notre libre arbitre. Nous nous pensons libres parce que nous ne prenons pas en compte ce qui ne nous intéresse pas de nous-mêmes.

Finalement, la défense de telle ou telle cause, la revendication de telle ou telle capacité n’apparaissent-elles et ne restent-elles envisageable que parce qu’il existe d’autres individus qui défendent les causes antagonistes ou qui possèdent des capacités complémentaires ou opposables. Selon la dichotomie à l’axe, nos décisions sont dictées à notre insu par des facteurs dissimulés, mais réels. Nous ne voyons pour nous-mêmes que ce qui nous concerne avantageusement, notre esprit occulte la complémentarité qui se fait par le groupe. Le trouble, parfois la souffrance, qui surgissent lorsque le réel de nos actes nous devient insatisfaisant ou délétère, ce retour imprévu du principe de réalité attestent à la fois de l’existence de ce qui est occulté et de notre incapacité à le gérer. Nous ne sommes pas capables de penser notre fin collective, notre illusion de liberté nous en protège et la fin réelle nous sera peut-être d’autant plus incompréhensible et difficile.

Les développements de l’Essai Sur la Raison de Tout envisagent que l’évolution de l’humanité ne suive ni politique ni morale, que dès lors que les circonstances s’y prêtent elle avance vers la plus grande exploitation possible de l’environnement naturel et humain dans le but d’augmenter le niveau de complexité global par amélioration des conditions de vie, de communication et d’échange de biens pour les humains dominants. Mais cela n’est alors permis – et supportable, pour ceux qui subissent l’exploitation des dominants – que parce que chaque acteur de la communauté humaine peut rejeter sur un autre la responsabilité de cette augmentation de la pression destructrice. Les dominants peuvent faire le choix du meilleur pour eux dans la non considération de l’exploitation et de la destruction du reste.

La loi de la dichotomie à l’axe définit potentiellement l’outil adaptatif acquis socialement par l’humanité, au plus tôt de son évolution, qui lui aura permis le progrès et l’illusion de liberté, sans jamais avoir eu besoin d’en calculer le prix.

Mais si elle marque la différence et permet la décharge des responsabilités de chacun cette loi est aussi celle qui nous unit. Elle nous aveugle sur notre condition mais cet aveuglement est notre peine à tous. Nous sommes solidaires dans l’échange partiel des informations sur la réalité de notre existence, nous nous tenons sûrs de nos opinions et de nos illusions afin que tous, isolément mais pas indépendamment, nous autorisions le développement de toute l’humanité.

Note sur le déterminisme :

La loi de la dichotomie à l’axe pourrait rendre compatibles, en les expliquant dans le cadre de l’évolution, deux notions jusque-là considérées antagonistes : le libre arbitre et le déterminisme. Ce que nous croyons être un choix individuel et indépendant est toujours contraint par la relation avec la communauté qui fera spontanément un choix opposé au nôtre, non pour le bénéfice exclusif de l’humanité mais pour le bénéfice de la régulation de l’évolution dans son ensemble . L’illusion du libre arbitre serait authentiquement vécue par l’individu, mais le groupe humain assure par opposition plastique et dynamique qu’aucun choix local ne fasse dévier globalement l’humanité de son axe évolutif. La dichotomie à l’axe pourrait expliquer certains paradoxes existentiels humains et les justifier sur le plan évolutif, quand la considération d’une humanité libre ne parvient pas à expliquer notamment pourquoi, malgré nos meilleures intentions, nous ne parvenons pas à modifier le cours devenu critique de notre évolution.

Note sur la thermodynamique et l’entropie :

La dichotomie à l’axe participera peut-être à comprendre comment l’humanité organise un conflit existentiel permettant la maximisation de l’exploitation des ressources environnementales jusqu’au risque d’autodestruction, quand la thermodynamique a permis de comprendre comment les systèmes physiques dissipent toute l’énergie qui leur est accessible, jusqu’à sa plus complète dégradation.

Note sur la dialectique :

« Tout problème, grave ou futile, peut être liquidé par l’application d’une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles de la question ; à introduire la première par les justifications du sens commun, puis à les détruire au moyen de la seconde ; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres, ramenés par des artifices de vocabulaire aux aspects complémentaires d’une même réalité : forme et fond, contenant et contenu, être et paraître, continu et discontinu, essence et existence, etc… » Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques

Toute dialectique, même la plus élaborée et raffinée, n’aurait-elle pas pour origine le besoin humain de créer de l’opposition conceptuelle à partir d’informations extraites du réel, quand le réel, lui, n’admet l’opposition concrète d’aucun de ses éléments ? Le lien est le lien, les objets, bien qu’en compétition pour l’existence, se définissent bien totalement par leur altérité, sans dissension ! Le principe d’opposition à l’axe, qui permet la différenciation existentielle autour de problématiques communes aurait pu motiver les premiers humains, à partir de définitions partielles des objets qu’ils auront choisi de considérer, à aménager progressivement un débat artificiel sur la nature du réel. Ainsi de l’immanence et de la transcendance, du physique et du métaphysique, du bien et du mal, de la politique, de la morale… qui disent beaucoup sur nos besoins de nous opposer sur ces notions (et d’utiliser parfois nos oppositions à leur sujet pour justifier de nos actions) et bien peu du monde finalement. Nos constructions de pensée font-elles sens en-dehors de la dialectique ? Le réel peut-il, ne serait-ce que partiellement, se conformer à nos élaborations ? Ne s’est-il pas toujours très bien tenu dans son unité définissante avant que nous ayons appris à le conceptualiser, et ne se tiendra-t-il pas encore longtemps après que nous ayons disparu ?

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