Vinicius Henrique

T’es écolo
mais…

Vinicius Henrique

 

Le site Bon Pote, qui propose une vulgarisation de très bonne qualité, ainsi que des prescriptions pour la réduction de l’empreinte écologique, publie un nouvel article intitulé T’es écolo mais t’as un iPhone. Le texte, défendant certaines stratégies de militantisme, semble en réalité décrire les raisons de son échec. La lutte écologique ne parvient pas à s’extraire de sa dépendance à ce qui lui permet sa propre existence : la technologie et le capitalisme. En conclusion de son article, l’auteur envisage deux étapes de réflexion qu’il estime pertinentes afin de dépasser l’échec :

“Le système n’allant pas disparaître du jour au lendemain, deux étapes s’imposent. La première, c’est de comprendre comment ce système nous impose la technologie et à quel point il est difficile d’en échapper. La deuxième étape consiste à réfléchir à comment ne pas perpétuer ce système mortifère et le changer. Par tous les moyens.”

Ces deux étapes ont été envisagées de longue date en écologie politique, sans succès. Envisageons quelques-unes de leurs limites.

1/ Il n’est pas certain que ce soit “ce système” qui impose quoi que ce soit. Le débat n’est pas clos sur cette question, les historiens, politologues, théoriciens du capitalisme, la communauté scientifique dans son ensemble ne peuvent tirer aucune conclusion définitive. La situation d’aujourd’hui pourrait être le résultat d’une construction sociale, culturelle, politique et technique complexe, circonstancielle, dont la cause initiale ne serait pas identifiable précisément, mais qui a en tout cas historiquement considérablement servi les intérêts de court terme de l’humanité dans son ensemble. La société thermo-industrielle, boostée par le capitalisme, le progrès technologique et la publicité, a jusqu’à présent amélioré les conditions d’alimentation, de santé et de sécurité pour la majorité. Elle a multiplié par 12 le nombre d’humains en trois siècles. Il serait indécent – incompréhensible – de laisser entendre que les humains qui ont bénéficié des divers progrès auraient été forcés à exister, ne méritaient pas de vivre. De même, il serait indécent de reprocher aux humains vivant en ce début de 21ème siècle de défendre leurs intérêts de court terme (revenus, acquis sociaux, garanties assurantielles…), à plus forte raison que les inégalités d’accès aux avantages sont toujours immenses. Il n’est peut-être pas seulement “difficile d’échapper au système”. Ce qu’il faut sans doute comprendre est que chaque humain est possiblement, en tant que tel, le système. Sans lui, sans sa puissance productive, le niveau de vie et l’existence même, lorsqu’il s’agit par exemple d’accès au soin, seraient compromis.

2/ En ce début d’année 2022, les moyens mis en œuvre dans la lutte écologique sont encore sans résultat probant, en particulier ceux repris à “ce système” (déni, rejet de responsabilité, mise en récit, en “nouveaux récits”, promotion, autopromotion, publicité, prosélytisme, intimidation, parfois censure…). Il existe pourtant un moyen dont l’efficacité serait immédiate afin de ne pas le perpétuer : réduire la demande en production de richesse, c’est-à-dire les revenus ou, à l’échelle d’un pays, le PIB (cette stratégie n’est pas l’équivalent d’un changement de consommation, qui n’altère en rien la demande initiale en production de richesse et donne l’impression de tout changer sans rien changer). Bien sûr, la réduction des revenus/PIB impacterait immédiatement les avantages acquis, elle exposerait à une fragilisation face à la compétition économique et, plus largement, pour l’existence. Compte tenu des risques inhérents à cette mesure, malgré son indubitable efficacité, il est possible que la lutte pour changer le système “par tous les moyens”, qui en réalité en évite un, se comprenne mieux par “tous les moyens sont bons afin d’éviter d’évoquer la seule stratégie pertinente, mais que personne ne veut vraiment entendre”.

En écologie, il semble important de tout exprimer :

– Le prix réel de l’effort (dans tous les domaines critiques : alimentation, santé, sécurité) afin qu’il puisse être engagé, si cela est possible, en toute conscience,

– Qu’il est tout à fait possible de critiquer le capitalisme avec les mêmes outils, mais que cela peut s’avérer inefficace, voire contre-productif (lire cet article, à propos du film Don’t look up).

Il est à craindre que la dissimulation de certaines informations donne l’impression que la réduction de l’empreinte écologique resterait compatible avec le modèle de société dont nous dépendons tous, que nous n’avons peut-être pas tant que ça envie de quitter. Le militantisme écologique, en ne reprenant que les moyens de ce qu’il est censé dénoncer, prolongeant et légitimant de fait les mêmes travers, n’exige pas de son public qu’il se confronte aux causes réelles des impacts écologiques et des injustices sociales. L’écologie politique contemporaine ne contrarie pas le modèle : il y a ceux qui reprennent les énoncés du système dont ils dépendent afin d’entretenir l’illusion qu’il soit possible d’accéder à la vertu écologique (en réalité, à la résilience, le plus souvent technologique) sans toucher aux revenus/PIB, et ceux, humains et non humains, qui subissent les effets négatifs du maintien de ces illusions, dans l’intérêt des plus privilégiés. Cette incapacité manifeste – cette potentielle impossibilité – à réduire intentionnellement, et à l’échelle, PIB et revenus, de surcroît dissimulée derrière les meilleures intentions aggrave chaque jour la situation et rend les perspectives plus inquiétantes.

Le collapswashing, c’est l’énonciation de récits positifs sur l’avenir écologique, afin d’occulter les effets négatifs des stratégies censées pallier, mais sans résultat, les risques écologiques. L’idée se précise peu à peu, quelques mots suffisent finalement à l’exprimer : “T’es écolo, mais tu dis pas tout”.

1 Comment:

  • Bonjour,
    Cette réaction ne concerne pas particulièrement cet article, mais plus globalement ce que vous faites et que je suis en train de découvrir.
    Je crois que nous nous faisons l’un comme l’autre partie des « écolos atypiques », pour lesquels il ne suffit pas de trier ses déchets, de manger du chocolat bio, de rouler en voiture électrique, de rêver à une transition énergétique forcément indolore…
    Je n’ai pas encore suffisamment fouillé vos écrits (fort denses !) pour déterminer en quoi nous nous retrouvons et en quoi nous divergeons, mais peu importe : je tenais à vous transmettre mes amitiés.
    Mon site https://www.ecoloclaste.com/ est encore en chantier. Il est destiné à remplacer à terme celui-ci : https://www.ecoloclaste.fr/
    … je suis écolo (plus ou moins), je n’ai pas d’iphone, mais oui, je tente malgré tout de me glisser sur internet. Aïe !
    Bonne continuation !
    Jean AUBIN

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