Théorie écologique esprit, Photo par Abdul Azis

Théorie écologique de l’esprit

Cet article est un extrait de l’ouvrage Le Piège de l’existence. Les notions présentées sont décrites plus précisément dans le modèle Essai Sur la Raison de Tout, en particulier dans les chapitres 5 : Abstraction et 6 : Effets de l’abstraction.

Transition vers l’humanité

Tout être vivant ne peut accéder qu’aux informations définissant le réel qui lui parviennent et qu’il peut traiter. La vie dans son ensemble, qui a toujours régulé son adaptation afin de ne jamais exploiter l’environnement au-delà des potentialités de cet environnement à maintenir la vie possible, ne connaît du réel que ses propriétés compatibles avec les besoins du maintien de la possibilité de reproduction de génération en génération. La vie est incapable de ne pas considérer de sa relation à l’environnement toutes les contraintes qui l’empêchent d’acquérir un quelconque avantage adaptatif qui viendrait remettre en cause sa propre existence.

L’humain, nous l’avons vu, est parvenu à dépasser les contraintes de la régulation de la vie par la vie, il a appris au fil de son évolution à considérer des informations définissant sa relation à l’environnement favorablement celles qui lui permettaient d’obtenir des avantages adaptatifs.

Alors que la vie a toujours su parfaitement partager toutes les ressources avec elle-même dans sa globalité, l’humain a appris à considérer de celles-ci distinctement ses propriétés compatibles avec l’exercice d’une emprise qui lui soit bénéfique.

Détournant ces ressources de leur utilisation solidaire par la vie, l’humain n’a pu que constater, progressivement mais inévitablement et sûrement très tôt, que les avantages qu’il obtenait par la transformation active de l’environnement portaient atteinte à l’équilibre écologique vital, créant des instabilités relationnelles locales qui pouvaient aussi le mettre en péril. Il ne fait pas de doute que la découverte du feu a pu détruire quelques campements et tuer, par manque de maîtrise d’une technique nouvelle et puissante. De même, l’abattage total d’une espèce dont la vie d’une communauté dépendait, suite à l’optimisation d’une technique de chasse (arc, piège, pierre taillée…) aura pu occasionner quelque dramatique famine.  Nous vivons aujourd’hui une crise écologique globale, mais l’humanité a dû se confronter dès son origine aux conséquences des altérations qu’elle opérait sur son environnement, d’une ampleur relative à nos yeux mais non moins délétères pour des êtres qui avaient encore développé peu de techniques pour se protéger de la variabilité des éléments.

La construction de l’objet chez l’humain

L’humanité naissante, forte de ses talents dans l’exercice de l’emprise, est condamnée à mettre en œuvre au mieux cette capacité qui lui fait prendre, paradoxalement, des risques pour assurer sa propre pérennité. Encore une fois, il ne s’agit pas du choix à exercer une emprise destructrice, mais d’une nécessité dans la compétition : l’humain est contraint de défendre l’intérêt de ses liens contre par exemple un autre groupe humain qui chercherait à s’octroyer un territoire ou des ressources déjà revendiqués ou contre la variabilité même des éléments : aléas climatiques, maladies…

Afin de maintenir possible son emprise malgré les risques, l’humanité a dû développer une capacité singulière, sinon inédite dans l’évolution en tout cas encore à l’état prototypique chez les hominidés : l’abstraction, qui permet de penser la relation au monde différemment de ce qu’elle est réellement, par la sélection des seules informations compatibles avec l’intérêt de celui qui pense (comme nous le (re)découvrons aujourd’hui, d’autres espèces sont potentiellement capables d’une forme d’abstraction : dauphins, grands singes, éléphants, abeilles… mais seul l’humain en fait usage dans la gestion d’une emprise autodestructrice, voir ci-après).

Voici comment l’Essai Sur la Raison de Tout présente la constitution de la pensée chez l’humain (ESRTV chapitre 5) :

5.1.1 SÉLECTION DE L’INFORMATION

La représentation est pour l’objet vivant la capacité à traiter, sélectivement selon ses propriétés, les informations provenant de l’environnement sans pénétration de cet environnement dans le corps vivant.

L’être humain doit traiter spécifiquement les informations de son milieu lui autorisant le maintien et le développement de la capacité d’emprise.

5.1.4 PENSÉE ET RÉALITÉ

L’apparition de l’objet de pensée dans l’évolution chez les êtres capables de transformer leur environnement à leur avantage permet la distinction de deux ensembles d’information distincts : l’ensemble des objets de pensée et la réalité.

5.1.6 DIFFÉRENCE ENTRE PENSÉE ET RÉALITÉ

La contrainte pour l’humain de ne considérer des relations d’objets dans le réel que les informations favorables à l’exercice d’une emprise pour un bénéfice propre implique la considération de propriétés de l’objet incompatibles avec la réalité de l’inscription de cet objet dans le continuum évolutif. Ce qu’un humain pense d’un objet est ce qui est potentiellement bénéfique à son adaptation, sans considération de ce qui est nécessaire au maintien de l’existence de l’objet dans sa propre filiation évolutive.

5.1.15 PENSÉE, IMAGINAIRE ET EXPÉRIENCE

Bien que la pensée autorise la création de configurations de relations d’objets originales, la nécessité de maintenir possible l’évolution n’autorisera la sélection, dans l’exercice de l’emprise sur le réel, que des objets qui maintiendront la possibilité d’existence des êtres pensants et de la capacité d’emprise.

La capacité d’abstraction vient résoudre le paradoxe existentiel humain. Les seules informations extraites de la relation au réel ne suffisent pas à créer de nouvelles potentialités de relation permettant de palier les destructions conséquentes à l’exercice de l’emprise. Condamné à transformer et détériorer le monde malgré tout, l’humain avance vers son autodestruction. La possibilité de créer, à partir des informations provenant du réel mais hors des contraintes de la régulation de la vie par la vie, des ensembles d’informations définissant des configurations de relation à l’environnement inédites permet à la fois d’apprendre à contourner les écueils par la constitution de conditions de liaison au monde inédites et de nier l’inévitable fin à terme par l’écriture d’une nouvelle histoire fictionnelle différente de celle écrite jusque-là par la vie dans son ensemble.

L’humain est l’espèce capable de penser un objet en-dehors de ce que cet objet a spontanément informé l’humain des propriétés qui le définissent. L’humain est capable d’imaginer, de projeter sur le monde des configurations de relation d’objets originales, qui sont sa propre création.

Alors que nous n’étions certainement pas la seule espèce à développer cette capacité, nous semblons être la dernière à la porter sous cette forme permettant l’écriture d’une réalité de substitution autorisant l’adaptation en-dehors des contraintes directes de l’environnement. C’est sans doute parce qu’elle est à ce point performante qu’elle définit à elle seule ce nouveau principe évolutif que nous avons vu, excluant toute espèce moins performante et solidarisant les Homo Sapiens Sapiens :

4.3.16 PRINCIPE D’HUMANITÉ

Le principe d’humanité est la complexification du lien par reproduction et sélection des êtres humains les plus performants dans la transformation active de l’environnement pour le bénéfice humain ainsi que dans la capacité à rejeter les effets destructeurs de cette transformation.

Abstraction et thermodynamique

Alors que la vie a toujours vu ses capacités à la construction du lien contraintes par la nécessité de la solidarité, aucun être vivant avant l’humain n’a pu utiliser les ressources pour son seul bénéfice contre la pérennité de l’ensemble de la vie (note : la vie étant aussi sa propre ressource par la chaîne alimentaire, elle n’a jamais, avant l’humain, eu la possibilité de se consommer elle-même jusqu’à s’autodétruire).

Autrement dit, aucun être vivant avant l’humain n’a pu s’affranchir de la considération des principes élémentaires de la thermodynamique :

  • Aucun être vivant ne peut agir comme si les ressources et l’énergie apparaissaient à partir de rien et seraient disponibles à l’infini (premier principe thermodynamique : conservation de l’énergie).

  • Aucun être vivant ne peut agir comme s’il pouvait réparer les éventuelles dégradations qu’il opérerait sur le monde (second principe : non réversibilité des phénomènes).

  • Corollaire des lois précédentes, aucun être vivant ne peut agir comme si le temps ne s’écoulait pas de façon parfaitement linéaire : la non réversibilité des phénomènes et la linéarité de l’écoulement du temps font que la continuation de nos actions hostiles à l’équilibre écologique vital a des effets strictement cumulatifs.

Mais l’humain a appris à substituer aux informations du réel montrant les contraintes physiques que nous avons vues d’autres représentations dans lesquelles les objets peuvent avoir une existence atemporelle, provenir d’un monde aux potentialités infinies, être parfaitement inaltérables.

Bien sûr, ces objets de pensée, artificiels, ne réfutent en rien la réalité des principes thermodynamiques. Mais la singularité de la pensée humaine, et il faut voir là toute la complexité de l’esprit (ESRTV chapitre 6), en particulier la dualité entre l’âme et le corps qui nous pose question depuis toujours, est que ces objets de pensée se substituent aux représentations respectueuses des lois de la physique pour diriger l’action.

L’humain est l’espèce animale qui n’a aucune capacité que d’autres êtres vivants ne possède, mais qui est capable d’établir des liens existentiels avec le monde en faisant non pas référence aux contraintes du monde mais à des chaînes de causalité artificielles, élaborées au long de millénaires spécialement afin de lui permettre de nier son autodestruction et de la contourner aussi longtemps que possible en agissant plus encore sur le monde pour son bénéfice propre. L’humain est cet être qui peut transformer le monde en étant persuadé que ce monde est authentiquement infini, réparable, éternel.

Ce n’est que lorsque le réel vient rappeler ses limites à nos corps (lorsque nous avons faim, froid, qu’une variation climatique détruit nos champs ou nos maisons, que le monde n’obtempère pas à l’exercice de notre emprise…), ce n’est que lorsque nous ne pouvons plus rationnellement nier que notre environnement est limité et fragile, que la pensée faiblit et défaille à expliquer ce qui se passe, qu’il ne nous reste que la stupeur et la détresse, d’avoir eu trop confiance en la réalité fictionnelle que nous nous sommes construite et que nous nous sommes transmise collectivement depuis que nous sommes apparus.

Pensée magique

La capacité d’abstraction suit notre évolution et élabore les fictions dont elle a besoin pour perpétuer l’existence des êtres qui la portent. Nous en vivons aujourd’hui peut-être la manifestation paroxystique. Certains humains particulièrement riches, particulièrement affranchis des contraintes naturelles et depuis suffisamment longtemps sont à ce point détachés physiquement des aléas de la disponibilité des ressources, vivent dans un tel niveau de confort homéostasique grâce à une alimentation riche, nombre de climatiseurs, escalators, téléphones et médicaments qu’ils parviennent authentiquement à croire que les ressources sont infinies et que, si jamais quelque détérioration devait advenir sur le monde (certains ne sont pas sûrs que l’humain détériore son environnement !), cela serait parfaitement réparable, par quelque nouveau développement technologique… Certains humains parviennent à croire qu’ils sont libres, que leur niveau de vie est un dû, que tout ce qu’ils désirent continuera à apparaître ex nihilo.

La théorie de l’esprit proposée par Essai Sur la Raison de Tout décrit bien à ce que nous vivons aujourd’hui : ceux parmi nous qui sont dotés d’une telle « pensée magique » sont aussi ceux qui sont capables au mieux de nier la fin humaine par son autodestruction, ils sont ceux qui gouvernent l’avancée de tous, leur réalité fictionnelle intérieure étant la plus performante pour que la communauté continue à exiger le renforcement de ses liens existentiels alors que les potentialités d’existence se réduisent toujours plus.

La foi en une humanité toute puissante, à même de toujours surmonter les écueils est à ce point nécessaire (contre les lois élémentaires de la physique, nous l’avons vu), que la science même peut se fourvoyer et élaborer, sur le même principe d’abstraction vu plus haut, des modèles artificiels, fictionnels, interprétant de façon erronée ses propres connaissances pourtant maintes fois vérifiées.

Ces modèles, performants pour justifier du hasard, pour exprimer que l’imprédictibilité régit la complexité, parfois même que l’on pourrait revenir sur nos erreurs comme on pourrait ressusciter un mort, sont bien vérifiables (en cela ils sont bien scientifiques). Mais lorsqu’ils sont vérifiés ils sont invalidés, ce qui devrait nous les faire mettre de côté pour organiser notre relation au monde… mais la foi est plus importante que la vérité lorsqu’il s’agit de se préparer au trépas.

La capacité d’abstraction est ce fantastique outil qui a aménagé notre cognition et notre psyché pour que nous parvenions à agir sans tenir compte des liens insécables de dépendance que nous avons avec tout le réel et toute son histoire. Les êtres vivants ne pensent pas et considèrent le réel comme un tout duquel ils ne se distinguent pas et dont ils optimisent la complexité dans l’abnégation de leur intérêt propre. Les humains pensent, ils sont condamnés à la subjectivité et au doute afin d’agir pour leur propre intérêt paradoxal et autodestructeur.

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